Un peu de soleil en ce froid revenu. 
Le vert lumière s'émerveille d'envelopper ces jeunes dos nus. 
Cheveux mouillés, et maintenus. Noeuds rouges oubliés mais résistants aux vagues, à l'écume. 
Peaux au repos, sur le sable, la serviette ou près des rochers.  Peaux burinées, fragiles boucliers, prêts à affronter encore les rayons enflammés.
Ventre endormi, jambes fatiguées, de s'être débattues contre l'eau caressée. 
Ces guerrières de l'été, pacifiques sauvageonnes, nous offrent leurs soupirs ingénus avant de s'endormir jusqu'aux prochains rayons. 
Et leurs mères les appellent. A bouche que veux-tu. Leur ventre les a fait belles, elles en sont sorties fortes et têtues. Maîtresses et souveraines, leurs voix s'élèvent au delà des nues. Pour rappeler à ces enfants rebelles qu'un jour aussi elles chanteront leurs entrailles.  Elles ouvriront grands leurs yeux, leurs oreilles offriront leurs pensées comme on chante une berceuse, une sérénade. Et leurs mères les appellent. Ecoutez-les! Ecoutez leur chant résonnant de leur ventre. Ecoutez la terre qui enfante et pétrit, les corps des  maîtresses de la planète encore en vie. Elles les appellent à grandir,  polie par l'eau des vagues, terre et sable, soleil et lame. Soleil et larmes. Soleil et femmes. Aimées des dieux.

Céline Vergori 14/10/2020 (à propos de l'exposition "Dominae/Plage" Laurence Rochat, Aubin Chevallay).






Artiste peintre, je suis né à Evian-les-Bains en 1969.
Après des études aux Beaux-Arts d’Annecy et Grenoble, j’ai obtenu mon DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique) en 1993.
J’ai poursuivi par un post-diplôme aux Beaux-Arts de Marseille avec Tony Grand du mouvement Support Surface et Jean-Marc Bustamante.
Cette année de recherches personnelles et de rencontres (en particulier avec le peintre Gérard Traquandi) m’ont conduit à exposer aux Ateliers d’Artistes de la Ville et à la Tour du Roy René à Marseille (où j’ai obtenu le prix de peinture J.M Mourlot), à la Galerie Antoine de Galbert à Grenoble (fondateur de la Maison rouge à Paris) ainsi qu’au Salon d’Art Contemporain de Montrouge.
Quelques unes de mes toiles sont collectionnées par le Fond de Collection de la Ville de Marseille, par Michel Enrici (ancien directeur de la Fondation Maeght à Vence), l’architecte Rudy Ricciotti, Laurence et Jean-Baptiste Gurly ainsi que par Antoine de Galbert.
Par la suite, en plus d’expositions que j’ai moi-même organisées dans des lieux non consacrés à l’art, j’ai été représenté par la Galerie Sintitulo à Nice et Mougins et j’ai exposé en Finlande à la galerie Uusikuva pour l’exposition "Suitcases", au Faubourg centre d’art contemporain à Strasbourg et à plusieurs reprises, à «Supervues» à Vaison-la-Romaine.
Réinstallé à Neuvecelle en 1999 où je continue à travailler actuellement, j’ai été représenté par la Galerie Art-Espace à Thonon. J’ai organisé une exposition collective au Palais Lumière à Evian en 2001 à laquelle j’ai participé et mon travail a été exposé entre autres par la Galerie du Tableau à Marseille, la Galerie Angle à St Paul Trois-Châteaux, le Musée d’art contemporain de Châteauneuf le Rouge, la Black Cat Gallery en Ecosse, la Maison Rouge à Paris pour l’exposition «Le Mur, la collection Antoine de Galbert» et plus récemment, dans le cloître de l’Abbaye d’Abondance.
Depuis peu, j’expose mes toiles dans des lieux très divers comme des chapelles, ruines, centres sportifs... en jouant avec le sujet de la peinture pour des expositions éphémères (en France, Suisse mais aussi en Islande, à Ténérife et encore en Ecosse). Je m’occupe depuis 2015 d’organiser des expositions dans «La Salle», lieu mis à ma disposition par la Librairie du Muratore à Evian. J’ai en projet l’exposition de ma série de peintures «guerre», à l’ONU à Genève.
Mon travail de peinture a débuté avec des grands tableaux abstraits quasi monochromes dans lesquels je cherchais par la touche ou des nuances très proches, un mouvement ou une saturation de la forme et de la matière. Progressivement, la figuration a pris sa place en peignant sur le motif mon environnement direct, la garrigue ardéchoise, des vues de ma fenêtre ou des éléments banals de mon jardin.
J'ai commencé à travailler à partir de photographies avec l'arrivée du numérique qui m’a permis un plus grand choix de sujets et une plus grande liberté. J’ai réalisé un ensemble d’une quarantaine de toiles consacré à la Corse qui a été exposé à Tavera puis à la Galerie Sintitulo en 2009 (article Beaux-Arts Magazine).
A partir de 2010, je suis venu aux personnages en m’intéressant particulièrement aux postures et aux mouvements à partir de mes propres images prises sur le vif et recadrées par la suite. Ma série «Plage», peintures de baigneuses anonymes vues principalement de dos a été exposée à la Galerie Art-Espace en 2010.
En 2013, par besoin d’expérimenter une nouvelle démarche et d’ouvrir ma peinture à d’autres domaines, je me suis consacré à une série intitulée «Modèles» (exposée à Vaison-la-Romaine) réalisée à partir de photographies de modèles amateurs ou professionnels contactés sur des sites internet spécialisés.
Ce projet m’a conduit par la suite à m’intéresser aux photos amateurs des réseaux sociaux pour un ensemble de «Selfies» et pour des peintures d’autres détails du corps. Par delà la peinture elle-même, mon but était de «sortir» une image parmi les milliers publiées chaque jour, d’obtenir la permission de l’utiliser et d’en faire une peinture dont la reproduction était republiée par la suite sur ces même réseaux. J’en suis venu à peindre des personnes du monde entier et de tous horizons, une manière pour moi de faire exister la peinture virtuellement dans des milieux très variés et de créer des réseaux ailleurs que dans les mondes spécifiques à l’art.
Mon travail actuel est consacré à des paysages tirés de photographies de voyages, personnelles ou non (ou de temps en temps de photographies de presse), à des détails du corps féminin ou à des figures et postures de certains modèles anonymes ou que je peins régulièrement (en particulier des gymnastes ou de danseuses) et à des petits dessins presque quotidiens, réalisés directement sur le motif ou d’après photos, des croquis rapides que je considère comme des notes, ou d’autres, plus poussés.
Je m'attache à des tous petits détails, des petits jeux entre les formes, des textures révélées par la lumière, à l'éclat d'une couleur, aux contrastes, aux choses cachées ou suggérées, à la pudeur et à la fragilité. Aussi à la permanence et la force de la nature avec des sujets qui reviennent régulièrement comme les troncs d’arbres, les rochers, les montagnes et les étendues d’eau.
Un long travail en amont de sélection et de recadrage des photos, comme un voyage sans fin parmi toutes ces images, me permet d'obtenir un détail, une coupe, une esquisse, et de m’arrêter sur ce qui sera le support à une peinture.
Avec le temps comme principal matériau, la peinture est pour moi un temps d'arrêt pour le regard, la construction et la trace d’un passage et de ce qui fait que les choses restent, une accumulation d’intentions, une simple énergie et proposition, un émerveillement et un épuisement, une promenade matérielle et colorée, sensuelle et spirituelle.
A l’inverse de l’illustration, de la narration et loin des effets gratuits, j’essaye de jouer avec le sujet, de manière brute, en cherchant la surprise, en faisant en sorte que les choses soient simplement là, sans séduction ni complaisance.
Mes tableaux sont les cartes postales de ma vie.
30 juillet 2020.




À corps perdu
http://www.courte-line.net/a-corps-perdu/

« J’appelle anamnèse l’action – mélange de jouissance et d’effort – que mène le sujet pour retrouver, sans l’agrandir ni le faire vibrer, une ténuité du souvenir : c’est le haïku lui-même. » (1)
Les dessins de l’artiste Aubin Chevallay (2), les peintures aussi mais dans une moindre mesure, quoique, seraient à classer selon moi dans la rubrique « haïku » tant leur dénuement et leur simplicité apparentes les font ressembler, dans leurs chimères et leurs figurations hâtives non compromettantes, à des devinettes. Est-ce toi chère Elise ?  La question de Roland Barthes à propos de la définition du sujet. L’identifier ? à quoi bon, sinon se satisfaire de conventions langagières… mais est-elle elle ? je m’assure de l’identité incertaine de cette personne, sait-on jamais ? la reconnaitrais-je ? ou me reconnaitra-t-elle ? Les dessins de l’artiste Aubin Chevallay, les peintures aussi mais dans une moindre mesure, quoique, seraient à classer selon moi dans la rubrique « identification » tant leur dénuement et leurs simplicité apparentes les font ressembler, dans leurs chimères et leurs figurations hâtives non compromettantes, à des devinettes : qui se cache derrière telle paire de jambe, tel morceau d’épaule, tel torse ? ici point de visages, que des fragments, des bouts de corps, des impromptus sans figures placés/tracés, là, au milieu de feuilles de papier blanc, un peu comme des croquis anatomiques, des esquisses.
Juste placés là pour la ténuité du souvenir comme le disait Barthes ? non, j’en doute fort !
Idem pour les peintures, aussi des fragments, des gros plans plus ou moins identifiables, des impromptus sans figures peints à la va vite mais avec « tempérament » sur des petites toiles découpées, hors châssis. Ici le geste qui peint est pressé, précis, on pourrait presque dire lyrique, impressionniste voire… la présence de l’absence du sujet représenté, ou l’inverse, l’absence du sujet dans la présence de la peinture.
Mais alors à qui appartiennent tous ces bouts de corps ? « Nous sommes hanté.e.s par des fantômes (…) Nos vies comme nos mémoires sont souvent modelés par des traumas (…) Notre histoire culturelle est amoncelée en petits tas et petits trous de temporalités. Nos désirs et nos modèles de références sont transhistoriques, pétris de récits incomplets et parfois fictifs (souvent effet de la transmission orale des histoires) » comme le souligne l’artiste-curatrice Virginie Jourdain. (3) « Nous voyons la vie par tronçons. Un tronçon s’arrête, un autre commence, mais on passe d’une période à l’autre, on découpe pour y voir plus clair, la vie serait trop grosse sinon. » (Fabrice Denys) (4)
Pour confectionner ses dessins, Aubin Chevallay utilise comme qui dirait un bottin mondain de modèles en tous genres, pris entres autres sur le Net, et tous ces bouts de corps fantomatiques appartiennent à ces modèles. Cette impossibilité finalement de reconstituer dans leur entier les corps (é) puisées sur le Net ? Corps furtifs, insaisissables, qui n’existent qu’un quart de seconde, quasi impossible à mémoriser, des corps tout juste bons à être réinventer, par fragments, notre culture du fragment, par trop de cadres, trop de bords, trop de barrières, trop d’enfermements, notre culture du raccourcis, du part-time, du non-lieu, du non-être. L’artiste sait tout ça fort bien, et avec un rien de nostalgie et de clairvoyance il avoue : « si j’avais eu un peu plus les moyens, j’aurais invité toutes mes modèles pour mon exposition, ça aurait été chouette de les voir toutes devant leurs toiles ou leurs dessins, pour la prochaine, surement ! Alors, en attendant, je remercie Nada Chaouachi, Lara Acosta, Millie Turley, Varvara Scivaleva, Chulita Lenia Lianet, Полина Панова, Yuliya Schirru, Elena Schirru, Julie Navarro, Alexandra Borysova, Alma Toledo, Françoise Minart, Magally Potter, Mathilde Chevallay, Bianca Tajuelo, Talitha Theron, Anna Stoyanova, Valeriia Yas, Valeriya Shkvarchuk, Dorra Ben Maati, Coralina Marroquín Soto, Anaëlle Manche, Elodie Bo, Leidy Johana Zapata, Yves Mulas et René Favre pour leurs photos. » Tout ces noms !  qui correspondent souvent aux titres des dessins et des peintures. Ces noms légèrement border-line empreins d’un tantinet d’exotisme ne sont-ils pas plus important finalement que les dessins/peintures auxquels ils se réfèrent ? d’une certaine façon ces noms passent avant, ils sont en eux-mêmes les dessins/peintures ! « Un nom est d’abord une image, il s’offre et soufre dans une image (…) un nom c’est une image qui fait retour, qui se ramène au présent, qui redevient présent, après un voyage d’entre les morts ! un nom c’est un simulacre qui se fait chair, c’est un spectre, un fantôme, un artefact, une image de façade qui se déploie dans une destinée, dans un intermédiaire spatio-temporel, repérable, jamais définitif » (5) comme des modèles invisibles qui chercheraient à exister, qui chercherait à s’incarner dans les replis fugaces d’un trait, d’une virgule, d’une appogiature-griffure colorée du geste répétitif de l’artiste, l’artiste Aubin Chevallay qui inlassablement se remet tous les jours à son ouvrage pour tenter de fixer les caprices envoutants de ses modèles qui disparaissent pas plus tôt le dos tourné.
 
(1) roland BARTHES par roland barthes, ed seuil, 1975
(2) exposition Galerie « La Salle » à la Librairie du Muratore, Evian les Bains, jusqu’au 4 janvier 2020
(3) https://www.virginiejourdain.com (aller sur Texte)
(4) Théatre des expositions #7, Académie de France à Rome, Villa Medici, 2016
(5) Marc Giloux, Anon, le sujet improbable, notations, etc. ed L’Harmattan, 2015
j.f. Yorobietchik - Marc Giloux
janvier 2020